Réfléchir ensemble

Les parents bienveillants face au système agresseur

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Etre, dans notre société, un parent bienveillant, n’est pas aisé. Car, il faut se révolter, s’insurger, se remettre en question, être conscient et agir au quotidien pour maintenir sa volonté d’être bienveillant avec son ou ses enfants, d’être en bienveillance avec autrui.

Le Dr Muriel Salmona, dans son ouvrage Châtiments corporels et violences éducatives, pointe du doigt deux conséquences directes du système agresseur qui nuisent directement tant aux parents bienveillants qu’à leurs enfants :

  1. les violences colonisent et dénaturent la parentalité

« Les violences imprègnent de telle façon et depuis si longtemps les rapports humains qu’elles en ont modifié les normes et les représentations que l’on peut s’en faire. Les violences saturent et dénaturent la parentalité. Dans notre société, les symptômes psychotraumatiques et les troubles des conduites qui y sont rattachés ne sont jamais reconnus comme des conséquences normales des violences, et sont perçus, de façon mystificatrice et particulièrement injuste, comme provenant des victimes elles-mêmes, liés à leur personnalité, à de prétendus défauts et incapacités, à leur sexe, à leur âge, voire à des troubles mentaux. Les violences et leurs conséquences psychotraumatiques sont à l’origine de nombreux stéréotypes censés caractériser les victimes qui les subissent le plus fréquemment, comme les femmes et les enfants. Leurs symptômes, au lieu d’être identifiés comme réactionnels, sont injustement considérés comme naturels et constitutifs de leur caractère, de leurs conduites, telles les conduites à risque et les mises en danger des adolescents. Ces stéréotypes, imprégnés par la violence omniprésente, altèrent profondément les relations humaines et transforment l’amour en une relation de possession et d’emprise, l’éducation en un dressage et une domination ».

Par conséquent, le parent bienveillant qui souhaite à tout instant que son enfant s’épanouisse, soit en sécurité et respecté va se heurter non seulement aux autres membres de sa famille qui ne seront pas dans cette même dynamique mais également aux autres membres de la société. Sans crier gare, l’enfant sera confronté malgré le parent bienveillant à toutes formes de violences et y compris aux violences sexuelles. Cela pourra commencer par le fait d’être obligé de faire un bisou, en passant par la petite tape amicale sur ses fesses par divers inconnus, jusqu’à la fessée inopinée et, plus tard dans la cour de récréation, la soumission à des jeux à caractère sexuels. Le parent bienveillant, bien qu’étant conscient de ces violences se retrouvent, par extension et du fait de la colonisation de la société toute entière par ces rapports de force et de domination, souvent démuni.

          2. C’est une lutte permanente pour ceux qui n’adhèrent pas à la loi du plus fort

« Pour ceux qui vont choisir de ne pas exercer de rapport de force, leur choix risque d’être continuellement entravé par une société qui va leur renvoyer qu’ils sont naïfs, faibles et juste bons à n’être que des victimes et tant pis pour eux…. Il leur faudra combattre tous les stéréotypes omniprésents autour d’eux, et continuellement réaffirmer une égalité de droits pour tous. Ils se sentiront seuls et exclus. De même, il leur faudra, s’ils n’ont pas eu la chance d’avoir accès à des soins spécialisés pour traiter leur mémoire traumatique, lutter, jour après jour, avec les discours agresseurs qui les colonisent et qui les disqualifient et s’opposent à toutes les valeurs auxquelles ils adhèrent. Ils auront l’impression de devoir lutter douloureusement contre eux-mêmes, de devoir s’autocensurer et contrôler ce qu’ils pensent être une part sombre d’eux-mêmes et qui n’est en fait que la mémoire traumatique concernant l’agresseur mais non identifiée comme telle. Ils pourront être envahis par ce qui est décrit en psychiatrie (en raison de l’absence de connaissances en psychotraumatologie), comme des « phobies d’impulsion ». En ayant peur de scènes violentes traumatiques qui s’imposent en eux, peur de faire mal à leur enfant, de le jeter, peur de phrases assassines qui surgissent en eux de façon incompréhensible (puisqu’en aucun cas ils adhèrent à leurs contenus violents) car ils ne savent pas qu’il s’agit de flashbacks et de réminiscences traumatiques. Ils vont également devoir lutter contre une dissociation traumatique et des conduites dissociantes qui, en les anesthésiant émotionnellement, leur donne la douloureuse sensation d’être, par ce qu’ils croient être leur nature profonde, trop indifférents. Leur estime de soi sera catastrophique. Et il leur faudra beaucoup de courage pour remettre en cause et s’autoriser à dénoncer des violences et les rationalisations les justifiant alors qu’elles sont si ancrées dans la société et portées par des discours d’autorité. D’autant plus, que par la mauvaise magie de leur mémoire traumatique, elles semblent faire corps avec une partie de leur personnalité, les mettre en cause revenant alors à se mettre en cause. Leur vie va être une lutte de tous les jours pour respecter et aimer, malgré tout, tout ceux qui les entourent. Et, comble d’injustice, c’est eux qui se sentiront coupable quoi qu’ils fassent, culpabilité injuste qui peut pousser certains au retrait social, à la censure affective ou même au suicide. On peut donc imaginer à quel point il est essentiel que la loi soit là pour rappeler l’interdit absolu d’avoir recours à la violence et pour protéger les enfants, mais ce n’est pas suffisant, il est nécessaire d’avoir toutes les connaissances pour comprendre l’impact traumatique des violences, et les mécanismes neurobiologiques en jeu, et d’avoir accès à des soins qualifiés par des professionnels formés. Faute de quoi, le système agresseur continuera son emprise sur la presque totalité de la société« .

Or, c’est tout particulièrement ce à quoi sont aussi confrontés les parents bienveillants qui ont eux même été victimes d’inceste.

Dans l’ouvrage édité par l’AIVI, Etre parent après l’inceste, la parole est donnée à ces parents victimes qui ont accepté de livrer leurs témoignages.

Dans cet ouvrage, ce qui est pointé du doigt c’est aussi l’ignorance de la société, son refus de voir que l’inceste va impacter directement la vie des futurs parents.

« Dans notre société, avoir un enfant est devenu quelque chose de banal. L’annonce d’un enfant est forcément une bonne nouvelle, sans se poser la question du vécu de la mère ou du père. Ce qui est frappant dans les témoignages des victimes, c’est que peu importe l’état de la mère à la maternité suite à l’accouchement, tout le monde met cela sur le compte de la fatigue, du stress, du baby blues… la majorité des victimes d’inceste n’a pas rencontré de psychologue à la maternité. […] [Or], donner la vie en portant un enfant dans son corps réveille un tas de questions et de craintes : devenir mère ou non, choisir un père pour le bébé ou le faire seule ? Certaines victimes ont perdu leur identité sexuelle, ont été profondément maltraitées physiquement et psychologiquement, rabaissées, niées dans leur corps, dans leur existence propre, en perpétuelle demande d’affection, d’amour, et de protection. Comment avec tous ces bagages, devenir parent ? Reproduire ou ne surtout pas faire comme « eux » ? Rompre le lien familial définitivement, le réparer, le construire, le perpétuer ? Certains se lancent dans l’aventure, sans toujours le décider, et d’autres refusent catégoriquement. Quel que soit le choix qui est fait, consciemment ou non, décider d’être parent ou de ne pas l’être est avant tout un acte d’amour pour cet enfant qui n’est pas encore né. Avec le temps, les peurs et les craintes laisseront place à la réalité et bien des victimes seront fières d’avoir réussi à élever leur enfant, malgré les chaînes de l’inceste. »

Très souvent, les parents victimes sont en hypervigilance envers l’entourage. « La confiance de la victime d’inceste a été brisée envers son entourage dès sa plus tendre enfance. Souvent, certains gestes affectueux se sont transformés en gestes incestueux, en agressions sexuelles, puis en viols. L’enfant qui arrive fait resurgir ces craintes. Toute personne de l’entourage peut représenter, pour la victime, un danger pour son enfant. Ce n’est qu’au prix d’un grand travail sur soi que la victime pourra accepter de faire confiance petit à petit et laisser l’autonomie nécessaire à son enfant pour qu’il se construise« .

Le système agresseur crée une telle emprise notamment psychique que tout un chacun y est soumis. Tout parent bienveillant doit donc nécessairement s’interroger sur ses actes, ses paroles, user à chaque instant d’une dose de vigilance afin de réussir à transmettre de l’affection à son enfant sans le dominer, en le respectant, d’égal à égal et en le faisant être respecté. Cette posture si elle n’est pas aisée est pourtant la seule qui permette aux générations à venir de ses défaire des chaînes de violences, y compris sexuelles, perpétrées par les générations précédentes.

C’est dans le but de soutenir cette posture que l’OVEO a lancé en mars dernier un appel à la création d’un réseau solidaire contre la violence éducative ordinaire. Il s’agit d’un appel à la solidarité entre parents, enseignants, éducateurs, professionnels de l’enfance et associations pour briser la loi du silence entourant les pratiques de violence éducative ordinaire dans l’enseignement et sur les lieux d’accueil.

« Le bon sens et l’observation directe nous le disaient déjà depuis longtemps, mais on sait aujourd’hui sans plus le moindre doute que les brutalités physiques (fessées, gifles, tirer les cheveux ou les oreilles, secouer, bousculer, infliger des punitions douloureuses), ainsi que les violences psychologiques (menace, moquerie, jugement, punitions de toute sorte, à quoi il faudrait ajouter les récompenses, puisqu’elles servent elles aussi à contrôler les enfants, à les mettre en compétition entre eux et à les rendre dépendants d’un système d’évaluation) sont une cause de stress, de destruction de l’empathie, du sens moral, de l’estime de soi et de la confiance en soi, ainsi que de la motivation à apprendre (motivation intrinsèque).

Plus aucun professionnel ne devrait ignorer les découvertes scientifiques sur le fonctionnement du cerveau et sur le développement des enfants de la naissance à l’âge adulte. Malheureusement, ces connaissances ne font guère partie de la formation des enseignants et de la plupart des professionnels de l’enfance. Les médecins et psychologues eux-mêmes sont rarement sensibles aux effets de la maltraitance dite « légère », ne savent pas la repérer, ou la considèrent comme normale et nécessaire. Toute cette ignorance est la conséquence d’une tradition ancienne (dans les familles comme dans l’ensemble de la société), qui se perpétue de génération en génération par le mécanisme du déni et du refoulement à l’âge adulte des souffrances de l’enfance.

Il est difficile pour un adulte de reconnaître qu’il a souffert en vain, qu’il aurait pu être plus heureux s’il avait été traité avec respect et amour. Mais aujourd’hui, grâce aux découvertes des neurosciences et grâce à la lente évolution d’une minorité de plus en plus nombreuse d’adultes « conscients », il devrait être possible de briser la loi du silence entretenue dans ces situations de maltraitance très souvent couverte par les institutions ».

 

Aller plus loin :

 

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