Réfléchir ensemble

Stop à la maltraitance émotionnelle – mais comment ?

Avec les progrès des neurosciences, il a été prouvé qu’un enfant de moins de 3 ans ne peut pas gérer ses émotions tandis qu’un enfant de 6 ans peut tout juste commencer à apprendre ce qu’elles sont s’il a un parent qui les lui enseigne ou un éducateur-enseignant.

Au delà de cet âge, l’apprentissage du vocabulaire des émotions est essentiel afin que l’enfant puisse dire ce qu’il ressent, ce qui lui convient, ce qui ne lui convient pas, si il se sent triste, déçu ou si il se sent en colère. Il pourra alors commencer à comprendre ce qui a provoqué en lui les émotions qu’il ressent, lesquelles ne sont en réalité que des réactions d’adaptation aux situations qu’il vit. Il pourra alors commencer à apprendre à gérer son émotion. Car les émotions ne sont pas mauvaises, elles sont moteurs.
Or, tant que l’émotion n’a pas été verbalisée, que ce soit par l’enfant lui même ou par l’adulte qui l’accompagne et, surtout, tant que l’émotion n’a pas été entendue, elle continue telle un petit ver dans une pomme à déstabiliser l’enfant.
L’enfant déstabilisé n’est ainsi pas en pleine possession de la situation, de son corps, de son esprit. Il souffre de l’intérieur, comme prisonnier de son corps, de sa tête, de ses pensées, de sa tourmente.
Et, si en plus de cela, le parent ou l’éducateur n’accueille pas son émotion, alors le ver continue son chemin dans la pomme et grossit un peu plus chaque jour, enfermé là.

Accueillir les émotions d’un enfant est, en plus, bien souvent, difficile pour le parent ou l’éducateur. Les réactions émotionnelles des enfants sont, en général, à la hauteur de la tempête intérieure qu’ils ressentent. Le parent ou l’éducateur n’est pas doté d’un mode d’emploi et l’éducation qu’il a reçu l’enserre souvent dans plusieurs dilemmes : d’un côté, la volonté de bien faire, d’être bienveillant, de ne pas nuire et de l’autre, l’importance de donner des limites, d’avoir de la fermeté, d’oser dire non. Le parent ou l’éducateur a pu en plus lui même être maltraité ce qui l’empêche souvent de réagir avec bon sens.

Bien souvent le parent pense bien faire, croit bien faire mais empêche l’enfant d’exprimer son émotion. Celle-ci se retrouve alors enfermée et l’enfant peut littéralement implosé.

Or, c’est cette attitude de dénigrement qui porte le nom de maltraitance émotionnelle.

Mais alors comment composer ? Comment faire ? Comment bien faire ? Comment sortir de la maltraitance émotionnelle ?

En adoptant autant que possible une pratique éducative, qui dès la naissance, permette l’expression et l’accueil des émotions de l’enfant. Ce sont cette expression et cet accueil qui vont permettre de sécuriser émotionnellement l’enfant. Alors ses émotions ne seront pas des parasites mais de véritables moteurs pour lui permettre d’être heureux dans sa vie. 

 

Mais, chaque enfant est différent, chacun possède son tempérament et sa compréhension du monde. Ses aptitudes peuvent être diverses. Aussi, plusieurs réponses existent pour permettre à l’enfant d’exprimer ses émotions et aux parents ou éducateurs de l’accompagner dans cette communication ; évitant en cela toutes formes de violence et en particulier ce que l’on nomme la violence éducative ordinaire.

La violence éducative ordinaire est la situation dans laquelle pour se faire obéir, que l’enfant se calme, l’adulte, le parent ou l’éducateur use de moyens inefficaces : la menace, l’amour sous condition, le chantage, le rejet, l’insulte, l’humiliation, l’affirmation de l’autorité ou encore l’absence d’attention. Ces situations de violence éducative ordinaire dans lesquelles tout adulte peut se reconnaître n’aboutissent en réalité qu’à abîmer un peu plus l’enfant et bien souvent pour toute la vie. Ces violences s’inscrivent dans la mémoire de l’enfant mais aussi dans tout son fonctionnement neurologique. [Voir notre article sur l’ACE Study]

Mais, alors, comment peut-on faire ? Et, surtout, peut-on faire autrement ? Que faire pour ne pas maltraiter émotionnellement son enfant ? Pour permettre un retour à l’apaisement et à la joie de l’enfant et de son accompagnant ?

La réponse : oser changer ses propres conduites. 

1) devenir conscient de ce que l’on fait et de ce que le stress génère chez l’enfant. Il importe d’être conscient des conduites que l’on a avec son enfant, de prendre conscience que nos gestes ont des impacts directs sur les émotions de notre enfant. Dans un article très éclairant, on peut facilement comprendre comment  le cerveau stressé d’un enfant lui fait perdre tous ses moyens.A tout âge de l’enfant, il importe d’être conscient que tout enfant doit pouvoir exprimer ses émotions, que ce soit chez les plus petits, comme chez les 5 à 8 ans, mais aussi chez les pré-ados ou les ados. A l’âge adulte, grâce à cette bienveillance constante, ces enfants devenus grands auront progressivement acquis suffisamment de confiance en eux pour ne pas se laisser dépasser par des situations difficiles et pourront verbaliser leurs souffrances sans attenter aux autres.

Cette conscience doit nécessairement s’inscrire dans nos quotidiens car c’est chaque jour que nous accompagnons nos enfants. Un dicton nous rapporte que « si un enfant grandit dans l’hostilité, il apprend à se battre et que si un enfant grandit dans la sécurité, il apprend à avoir confiance ». Essayons de le garder à l’esprit.

2) identifier ses propres limites : oser dire que l’on n’en peut plus, qu’on ne sait pas gérer, que là, ça va trop loin, que ça nous renvoie à nous même des émotions que nous ne parvenons pas à gérer, que la situation nous rend comme une cocotte minute, prête à expulser tout son air chaud.Il est important de savoir que si enfant, nous n’avons pas nous même reçu suffisamment d’affection et d’attention, alors nos réactions avec nos propres enfants seront biaisées. Il nous sera toujours difficile de ne pas réagir de façon épidermique et de ne pas être violent émotionnellement.

Isabelle Filliozat l’explique très clairement. Le cerveau d’un parent dont l’enfance a été abîmée ne sécrète pas les mêmes hormones que celui d’un parent dont l’enfance n’a été faite que d’amour et d’affection. Cette réalité neurobiologique peut ainsi rendre impossible certains soins d’un parent pour son enfant.

3) accepter d’être aidé : oser appeler un ami, un membre de la famille, se renseigner, prendre contact avec des professionnels permet de ne pas rester, soi-même, déstabilisé face à une situation de crise émotionnelle que l’on ne peut gérer.
Le site Naître et Grandir offre des conseils pratiques pour apprendre à son enfant à gérer ses émotions selon son âge :

comportement et discipline de 5 à 8 ansPour recevoir des conseils et être soutenu dans votre parentalité, vous pouvez aussi contacter la ligne Allo Parents Bébé 0.800.00.3456 du lundi au vendredi de 10h à 20h. Selon l’étude réalisée par TNS-SOFRES en janvier 2008 pour Enfance et Partage, 1 mère sur 5 – soit près de 50 000 femmes – ne sait pas vers qui se tourner pour trouver de l’aide face aux réactions et au comportement de son bébé, ainsi qu’à ses propres sentiments. C’est pour pallier à cette absence et en s’appuyant sur son expertise en matière de téléphonie sociale qu’Enfance et Partage a créé en février 2008 Allo Parents Bébé, un numéro vert. Allo Parents Bébé s’adresse aux femmes enceintes, aux futurs pères, aux frères, aux soeurs, aux grands-parents et proches de l’enfant, mais également aux professionnels de la santé et de la petite enfance.

En appelant la mairie de votre commune, vous pouvez aussi être orienté vers le service municipal d’aide sociale de votre ville afin d’être mis en contact avec des éducateurs spécialisés qui pourront vous aider dans votre parentalité ou encore avec des puéricultrices et tout autre interlocuteur chargé de la protection de l’enfance et qui pourront répondre à vos questions et vos interrogations.

 

4) essayer de nouvelles pratiques éducatives : deux ouvrages sont particulièrement aidant pour ne pas maltraiter émotionnellement son enfant : J’ai tout essayé d’Isabelle Filliozat et Mon bébé comprend tout d’Aletha Solter. Dans ses deux ouvrages, nous sont transmises des techniques pour gérer les situations de crises émotionnelles tout en ne se laissant pas déborder.
Comment par exemple traverser sans dommage la période de 1 à 5 ans ? Voici une petite vidéo qui offre des solutions.

 

5) oser rire avec son enfant : Cécile Amiel, spécialiste de la parentalité ludique, nous explique que le fait de rire, pour un enfant, est des moyens pour lui de se décharger émotionnellement. Mais alors, comment faire ? En utilisant les outils de la parentalité ludique. Pour l’enfant, le jeu est langage. Jouer avec son enfant ; chaque jour lui accorder ce moment dédié de convivialité et d’expression de lui même va l’aider à gérer ses émotions et mieux vous permettre d’anticiper ses décharges d’émotions, ses trop-plein qu’il ne sait pas encore gérer.

6) donner du temps à l’enfant pour qu’il trouve aussi son propre chemin d’expression de ses émotions. Il n’est pas aisé d’entendre son enfant crier, pleurer et s’exprimer ainsi avec force, colère, rage mais cela est pourtant nécessaire tant qu’il ne peut verbaliser autrement ce qu’il ressent.Durant toute sa croissance, l’enfant a besoin de cet espace de bienveillance pour exprimer ce qu’il ressent. Donner du temps à l’enfant, lui laisser de l’espace pour s’exprimer sont là des solutions pour l’aider, à tout âge, à trouver le chemin de l’apaisement.

 

7) jouer avec son enfant à connaître ses émotions : dès deux ans, il est possible d’apprendre à son enfant des mots ou des expressions pour traduire ses émotions. Il est possible de lui enseigner l’auto-régulation :

De même, il est possible d’apprendre à l’enfant à gérer son agressivité. Si l’agressivité fait partie du développement normal de l’enfant, il importe d’accepter d’entendre d’où elle vient. Le site Naître et Grandir donne des clés pour comprendre d’où vient l’agressivité et comment la prévenir. C’est une mine d’or de conseils pour faire progresser sa parentalité et/ou sa pratique éducative et permettre de lutter activement contre la maltraitance émotionnelle.

Isabelle Filliozat a également créé un cahier des émotions pour découvrir les émotions, apprendre à les nommer et apprendre à les gérer. Ce cahier, très ludique est utilisable avec un enfant, dès ses 5 ans. Le livret Parents ou d’aide à la parentalité qu’il contient à la fin de l’ouvrage est également très instructif. On y apprend que sans un parent enseignant, l’enfant ne peut trouver ses propres solutions à la gestion de ses émotions. Isabelle Filliozat nous rapporte que « les anciens disaient que les émotions s’opposaient à la raison. Ils nous ont fait honte quand nous pleurions, nous ont dit que nous étions vilain.es quand nous étions en colère, que nous faisions la comédie quand nous avions peur et même que nous faisions trop de bruit quand nous exprimions notre joie ! Nous savons aujourd’hui qu’ils avaient tort. Les scientifiques ont montré que les émotions sont nécessaires à la raison, puisque ce sont elles qui nous permettent de faire les bons choix, de nous orienter dans la vie et d’être sensibles aux autres ».

8) apprendre à gérer ses propres émotions : ce qui fait que souvent, nous ne parvenons pas à aider nos enfants ou les enfants que nous accompagnons, dans la gestion de leurs propres émotions et qui, par conséquent, retentit sur leur bien être se transformant au quotidien en brimades et invectives répétées – ce que l’on appelle la violence émotionnelle – est que nous n’avons nous même que rarement appris à gérer nos émotions.

Ainsi progressivement, peut s’installer un climat de négation de l’enfant et cela à tout âge : « t’es bête ou quoi ? T’es con ou quoi ? C’est ça pleure tu pisseras moins … Regardez-moi cet idiot.e… Arrête de pleurer… C’est bon là, tu pleurniches comme une fille… Non mais t’es nul.le ou quoi ? Je t’ai dit de…., Tu comprends rien … Oui, c’est ça, pleure… Ha, tu peux faire ta colère, je m’en fous ! T’as pas de cerveau ou quoi ? T’as quoi dans la tête ? Ha nan mais je te jure faites des gosses… Regardez moi cet imbécile ! Tais-toi ! Tu vas te taire, oui ! Va dans ta chambre ! J’en peux plus de toi ! Tu ressembles à… (imbécile)… Tu fous le camp sur le champ ou je… Dégage… T’arrêtes tout suite de… Tu me parles pas sur ce ton… Tu te calmes immédiatement ou je … T’entends ce que je te dis là ou t’es sourd… Je ne t’aime pas quand tu fais cela, y’a des baffes qui se perdent  » Vivre ne serait-ce qu’une semaine, tous les jours ce genre de brimades, d’invectives, d’insultes, vient renforcer l’inaptitude de tout enfant à exprimer ses émotions c’est-à-dire vient l’empêcher de trouver les bons mots pour caractériser et expliquer ce qu’il vit, à son niveau à lui, à son âge à lui et avec ses aptitudes à lui.

Reconnaître soi-même que l’on ne sait pas gérer ses émotions, toutes ou certaines d’entre elles et faire une démarche pour apprendre à les exprimer, à les supporter reviendra nécessairement à aider tout enfant dont vous avez la charge.

9) apprendre à calmer ses propres réactions excessives : dès lors que l’on souhaite accompagner avec bienveillance un enfant vers l’âge adulte, il importe de réagir avec bon sens et en gardant son sang froid. Mais, comment faire face à des situations qui nous échappent, face à des situations qui sont pour nous ingérables, où l’on ne trouve pas d’issue ? Comment aider, accompagner son enfant sans le briser, lui faire perdre la bonne estime qu’il a de lui, l’abandonner seul face à ses émotions, lui faire perdre sa confiance en lui qui n’est qu’en construction ? En calmant ses propres réactions : prendre conscience que ça se met à bouillir à l’intérieur et que cela va bientôt sortir, prendre du recul sur l’instant, aller prendre l’air, s’éloigner momentanément de l’enfant tout en le sécurisant, reporter une discussion, confier son enfant à une personne de confiance, prendre contact avec un.e psychologue spécialisé.e ou encore contacter une association de protection de l’enfance sont là des solutions pour commencer à gérer ses propres réactions excessives. 

 

 

10) Savoir que les premières années de la vie durent toute la vie. Les recherches récentes sur le développement du cerveau indiquent que les saines relations parent-enfant ont une grande influence sur le développement du cerveau des bébés et des jeunes enfants. Dans son ouvrage, Voulons-nous des enfants barbares ? Maurice Berger, ancien chef de service en psychiatrie de l’enfant au CHU de Saint-Etienne, nous explique : la quasi-totalité des enfants et préadolescents auteurs de violences pathologiques extrêmes ont été soumis tout petits, le plus souvent par leurs parents, à des relations particulièrement défectueuses entraînant des traumatismes relationnels précoces. Pour faire face à ces traumatismes, ces enfants ont, dès les premières années de leur vie, mis en place des processus de défense automatiques qui incluent l’attaque potentiellement meurtrière. Leur prise en charge thérapeutique est longue, coûteuse et de résultat aléatoire. Et pourtant les connaissances scientifiques, précises, qui permettraient une vraie prévention, existent. Seule la France refuse de les prendre en compte car ce savoir bat en brèche un bon nombre de croyances. Le lien de causalité entre traumatisme relationnel précoce et violence fait en effet chez nous l’objet d’un déni volontaire et sans remède. La situation risque de devenir ingérable. Le nombre d’enfants « barbares » qui n’ont pas la liberté interne de ne pas frapper va continuer à croître si nous ne parvenons pas à modifier notre manière de penser ce problème ». Cet ouvrage de référence peut vous aider à prendre toute la mesure du fait que la maltraitance émotionnelle comme toutes les autres formes de maltraitances ont des effets très souvent irréversibles sur les enfants.
Ainsi lutter contre la maltraitance émotionnelle, c’est réussir à se parler, à se comprendre, à s’entendre, à trouver son langage commun. Si cela peut paraître une réelle difficulté, à laquelle tout parent ou éducateur devra faire face et ce dès la naissance de l’enfant, pour autant, celle-ci n’est pas insurmontable.
Et, c’est ce cadre de vie bienveillant alors offert à l’enfant qui vous permettra à la fois d’aborder la question de la prévention des violences sexuelles mais aussi de créer un espace de parole suffisamment ouvert et libre pour permettre à votre enfant de vous révéler des violences sexuelles dont il aurait pu être victime. Trop souvent, les parents dans leurs premières réactions face aux révélations de violences sexuelles disent à l’enfant :  » quoi ? c’est pas possible ? pourquoi n’en as-tu pas parlé plus tôt ? » Or, non seulement votre enfant aura été soumis à une stratégie de mise sous terreur de la part de l’agresseur mais, en plus, il lui aura fallu trouver le moment le plus adéquat pour lui, face à votre vie, face à vos façons de réagir, pour libérer ses souffrances.
Aider dès le plus jeune âge votre enfant à libérer ses émotions, les accueillir avec bienveillance, lui apprendre des mots pour exprimer ses émotions, comprendre son agressivité et l’accueillir et ne pas le laisser seul face à tous les sentiments qui le parcourent, c’est prévenir les violences sexuelles.
Alors, osons dire stop à la maltraitance émotionnelle, osons changer nos pratiques éducatives et agissons au quotidien.

Aller plus loin : 

 

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