Apprendre du témoignage de Jonathan Delay

Prévenir les violences sexuelles, c’est comprendre les violences sexuelles, comprendre ce qu’elles sont. C’est entendre la voix des enfants, écouter ceux qui ont été victimes.

Le témoignage de Jonathan Delay que vous trouverez en bas de page est particulièrement éclairant pour comprendre à la fois comment la stratégie d’un violeur nuit directement à l’enfant victime mais aussi pour se départir d’idées reçues et apprendre à prévenir les violences sexuelles.

  • Les tout-petits sont aussi victimes de violences sexuelles

Jonathan Delay nous explique que c’est à l’âge de deux ans que son père l’a violé pour la première fois. Cet acte, il n’est pas possible de l’oublier non seulement par la douleur physique et les souffrances qu’il a générées mais aussi par le choc psychotraumatique qu’il a créé.

Croire que les nourrissons et tout-petits ne peuvent pas être victimes de violences sexuelles est une croyance erronée. Or, celle-ci a été largement véhiculée non seulement par la sphère médicale mais également par le droit français qui niait jusqu’à encore très récemment que des viols puissent être commis à l’encontre d’enfants.

Dès 1810, année de la naissance du code pénal, les juges ont eu à définir ce que l’on nommait attentat à la pudeur. Or, lorsque l’on souhaite connaître la raison pour laquelle le code a usé de cet euphémisme juridique pour définir les viols et agressions sexuelles sur les mineurs, et bien on trouve la réponse suivante : « la jurisprudence des premières décennies du XIXème siècle montre que médecins experts et juges estiment que la disproportion entre les organes sexuels d’un adulte et ceux d’un enfant rend impossible l’intromission du membre viril. Comme le modèle du viol reste l’accomplissement violent d’un acte sexuel complet avec son risque d’enfantement, pour les hommes de ce premier XIXème siècle, le viol sur un enfant n’existe pas. Cette position sous-entend aussi que les magistrats et les tribunaux adoptent la perspective de l’auteur ; le viol est défini par la jouissance « normale » de l’assaillant et non par le ressenti de la victime ». Source : Georges Vigarello et Jean-Jacques Yvorel, « A propos des violences sexuelles à enfants » dans la Revue d’histoire de l’enfance irrégulière, n°2 de 1999. Ainsi pour les médecins et juristes du XIXème siècle, l’intromission du pénis du violeur dans l’anus d’un enfant ou dans le vagin d’un enfant n’était pas possible.

Nous rappelons donc que le viol est avant tout une violence, une violence physique, un rapport de pouvoir, de domination que le violeur exerce sur les parties sexuelles de la victime et/ou avec ses propres parties sexuelles.

Il est important de sortir de cette croyance erronée qui ne vise qu’à mettre sous silence des violences d’une extrême gravité commises contre des enfants. Les médecins et juristes devraient être systématiquement formés sur les violences sexuelles commises à l’encontre des enfants.

A titre d’information, nous ajoutons que cette croyance erronée a pour conséquence que les statistiques officielles françaises ne reflètent toujours pas la réalité du nombre exorbitant de violences sexuelles commises à l’encontre des enfants – voir à ce sujet l’étude de Muriel Salmona (p. 28-30) – et cela alors même que selon le Conseil de l’Europe 1 enfant sur 5 en est actuellement victime de viols et agressions sexuelles. Au Collectif féministe contre le viol, la plus petite victime recensée avait 2 jours. Elle a été violée et tuée par son père.

  • Les parents incestueux, les violeurs d’enfants sèment toujours la confusion dans la tête du tout-petit, de l’enfant

Jonathan Delay nous explique que lorsqu’il a été victime des viols en réunion organisés par son père, son ressenti était de l’incompréhension. Il nous dit « on ne comprenait pas, on savait pas ce qu’il nous arrivait, on [était] petit en fait ».

Ses mots sont importants lorsqu’il nous explique ce qu’il a vécu. Il nous dit :

« On ne sait pas ce que ça veut dire »

« On ne sait pas faire la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal »

A la question de la journaliste : « ça t’apparaissait normal ? » Jonathan Delay répond : « du moment où on a confiance envers ses parents, on n’estime pas qu’ils font ça pour notre mal. Après on le comprend par la suite ».

La stratégie des pères, mères et parents incestueux est en effet de semer la confusion dans l’esprit de l’enfant. Les violeurs vont utiliser le fait que l’enfant ne comprend pas ce qu’il lui arrive pour pouvoir l’agresser. Ils vont utiliser sa vulnérabilité. Dès lors que l’enfant n’a pas été informé de ce que son corps lui appartient et que ses parents et quiconque n’a le droit de lui toucher ses parties intimes, l’enfant ne sait pas qu’il vit des violences sexuelles. Il sent bien qu’il y a quelque chose qui n’est pas « normal » car on lui fait mal mais là encore comme l’explique Jonathan Delay, pour les très petites victimes, pour les enfants tout-petits, il est difficile de faire la différence entre le bien et le mal.

De surcroît, il est très difficile de se dire que ses propres parents qui sont ceux là aussi qui assurent notre subsistance, nos soins d’hygiène et donnent de l’amour et de l’affection puissent dans le même temps nous faire autant de mal, nous blesser physiquement volontairement, nous violer consciemment. Car et c’est important de le remarquer, les parents incestueux savent pertinemment que les viols qu’ils font subir à leurs enfants, ils n’ont pas le droit de les faire ; ils savent que c’est interdit par la loi, ils savent que cela fait du mal à leurs enfants.

Ce n’est que progressivement que les enfants vont pouvoir se rendre compte qu’il y a un « hic » comme l’explique Jonathan Delay.

Dans la stratégie des parents incestueux, il y a toujours l’étape de la mise sous silence des violences sexuelles qu’ils font subir à leurs enfants. Pour cela, les pères incestueux menacent leurs enfants. Ils ont interdiction de parler.

Jonathan Delay nous dit « c’était bien caché. On était briefé par mon père. Il nous demandait de faire en sorte que ça se passe bien, de ne pas montrer forcément qu’il se passait des choses à la maison ». Jonathan Delay a même été menacé de mort par son père.

C’est aussi cette étape de la stratégie des pères incestueux qui va permettre à l’enfant à un moment donné de sortir de son état d’incompréhension par rapport aux violences qu’il subit.

Jonathan Delay nous dit « c’est là qu’on commence en soi à réaliser qu’il a un hic quelque part, si tu vois les choses bien, si tu as l’impression qu’il fait ça pour notre bien, alors pourquoi être menacé ? »

  • Si un enfant victime a promis de ne rien dire, il n’a pas promis de ne pas répondre

Un enfant victime de viols de la part de ses parents est emprisonné par le silence. Il ne peut pas parler. A la fois, il ne le fait pas car on l’a menacé et on le lui a interdit mais aussi car il aimerait au fond de lui que les choses s’arrangent et que ses parents violeurs cessent de se comporter avec lui comme ils le font.

L’enfant victime de viols vit dans cette ambivalence : d’un coté il veut que les violences cessent et, de l’autre, il veut recevoir malgré tout de l’affection de ses parents.

Lorsque Jonathan Delay parle pour la première fois des violences sexuelles que lui ont fait subir son père et sa mère, il ne parle pas directement des violences. Il nous explique que lorsqu’il a été placé en famille d’accueil, un contexte de dévoilement s’est produit.

Il nous explique « en fait, j’ai pas parlé directement à elle [la mère de la famille d’accueil], c’est que juste, j’avais vu une pile de dvd à coté de la télévision et je lui ai clairement demandé si elle avait des cassettes porno et là ça lui a fait un choc ».

Un contexte de dévoilement est nécessairement un contexte de bienveillance dans lequel l’enfant va pouvoir agir librement et réagir librement. Le bon sens de cette famille d’accueil que Jonathan Delay rapporte est aussi important dans la mesure où la société hypersexualisée dans laquelle on vit laisse croire que des enfants pourraient librement souhaiter visionner des films pornographiques ; alors qu’il n’en est rien. Cela montre justement qu’ils ont été victimes de violences sexuelles. On rappelle à ce titre, qu’imposer le visionnage de films pornographiques ou d’images pornographiques à des enfants est interdit par la loi française.

Un contexte de dévoilement est aussi et tout simplement un moment où quelqu’un va oser poser la question à l’enfant : as-tu été victime de violences ? as-tu été victime de violences sexuelles ?

Cette question, point de départ du dévoilement permet à l’enfant de reconsidérer ce qu’il vit.

Il va pouvoir re-constater en lui et devant une personne bienveillante qu’il y a un « hic » à ce qu’il vit. Il va pouvoir se dire que « ça me fait mal en moi, que ça me fait non, que je ne comprends pas pourquoi on me fait ça, pourquoi on me menace et on m’interdit d’en parler ou de le montrer. En me comparant aux autres, cela va aussi m’aider à commencer à m’en libérer ».

Chacune et chacun peut ainsi devenir l’élément déclencheur de la libération de la parole de tout enfant. En demandant à un enfant s’il a été victime de violences sexuelles, on l’invite à se libérer, il sait désormais qu’il n’est pas tout seul et même si il ne parle pas la première fois, il sait qu’avec nous, vous, il peut ou pourra en parler.

Nous saluons donc le courage de Jonathan Delay de nous avoir transmis via cette vidéo son récit. Nous pourrions encore ajouter beaucoup d’autres remarques tant ses mots et paroles nous aident à comprendre les violences sexuelles dont il a été victime et le silence qui les a entourées.

Nous retiendrons surtout que si prévenir les violences sexuelles, c’est comprendre et dire, prévenir, c’est surtout agir : osons demander aux enfants s’ils ont été victimes de violences sexuelles.

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